Pour nombre de détracteurs, le développement de la voiture électrique impose la construction de nouveaux réacteurs nucléaires. Une idée déconstruite depuis par les acteurs de l’énergie eux-mêmes, RTE et EDF en tête.

Une vieille idée reçue, souvent relayée sur les réseaux sociaux, est que la voiture électrique va saturer le réseau électrique. Une fois mises en circulation par millions, beaucoup imaginent que les voitures électriques iront mettre à plat notre capacité de production d’énergie. En conséquence, le France serait contraint de construire de nouvelles centrales nucléaires. Certains ajoutent qu’il faudra importer de l’étranger de l’électricité au bilan carbone moins favorable (notamment d’Allemagne avec son soi-disant charbon, ce qui est également faux, le renouvelable y étant majoritaire).



Tout ceci est totalement faux, et surtout, cette idée née depuis plus de dix ans se confronte à plusieurs études et rapports. Explications.

Une étude détruit l’intox

En 2017, RTE a enquêté sur l’impact d’une électrification massive du parc automobile, mise à jour en 2019. Pour 2035, l’entreprise présente plusieurs scénarii, avec deux évolutions du parc aujourd’hui constitué d’environ 40 millions de voitures :

  • Médian : 11,7 millions de voitures rechargeables (30% du total), dont 4,7 millions d’hybrides rechargeables, plus 112.000 VUL
  • Haut : 15,6 millions de voitures rechargeables, (40% du total), dont 3,4 millions d’hybrides rechargeables, plus 156.000 VUL

La demande en énergie par an serait respectivement de 29 et 40 TWh/an sur les deux scenarii principaux « Crescendo » (sans pilotage de charge) et Opera (avec pilotage). Attention, certains prennent ce chiffre de manière brute, en ne l’associant qu’à la consommation « d’un pays comme le Danemark ou la Normandie ». Avec une bonne perspective, cette énergie représente seulement 6 à 8 % de la consommation totale d’électricité en France, sur la base d’un total de 500 TWh. Sur un scénario extrême « Forte », RTE estime la demande entre 32 et 45 TWh.

En comparaison, Enedis disposait en 2018 de scénarii plus modérés. Le gestionnaire de réseaux visait entre 3,2 à 9,6 millions de véhicules électriques ou hybrides rechargeables. La demande en électricité y était de 8 à 25 TWh, soit 2 à 5 % du total en France.

RTE Scenarios mobilité consommation électrique 2035 pilotage

Scénarios de consommation électrique en 2035 sans et avec pilotage de la recharge

Tout le monde ne charge pas en même temps

Que se passerait-il si toutes ces voitures se rechargeaient en même temps ? La consommation instantanée en pointe hivernale grimperait de 2,2 à 3,6 GW dans un scénario de recharge non pilotée.

Cette hypothèse est extrême, puisqu’il serait absurde de penser que toutes les voitures se brancheraient simultanément. Tout le monde n’utilise pas sa voiture tous les jours. Et même en utilisation quotidienne, une recharge par jour n’est pas la norme. D’ailleurs, RTE dispose d’une recharge « systématique » à 85 % dans son scénario le plus extrême, et non 100%. Le rapport précise que la distance moyenne est « d’environ 35 à 40 km par jour », la batterie permettant donc « de réaliser l’équivalent d’une semaine de déplacements ». 28 % des véhicules ne seraient même pas utilisés en semaine, et 50 % le week-end.

Un utilisateur recharge une fois tous les 2-3 jours, et pas nécessairement aux mêmes heures. D’ici 2035, les bornes seront légion. Il sera possible de recharger en journée à son lieu de travail, près des commerces sur borne publique. Les voitures électriques auront également un pilotage de la recharge. Cette dernière pourra s’adapter en fonction du besoin, de la consommation du réseau et/ou des heures pleines/creuses. Avec ces outils, les pics de consommation seraient moins nombreux qu’avant, puisque RTE estime -5,2 GW.

La recharge bidirectionnelle ou V2G (« vehicle to grid » ou « véhicule à réseau ») est une option pour redistribuer l’énergie des voitures à batterie pleine en cas de pic de consommation. Ces véhicules viendraient se recharger une fois le pic passé. Pour plus de renseignements, Enedis a publié un rapport plus précis en décembre 2020 sur l’importance et les possibilités de pilotage de la recharge de voiture électrique.



Pour rassurer, voici ce que le rapport indique en conclusion de ses scenarii :

  •  « Dans tous les scénarios, le parc de production français sera largement capable de produire la quantité d’énergie consommée par les véhicules électriques ».
  • RTE, « Enjeux du développement de l’électromobilité pour le système électrique », mai 2019.

Une énergie plus verte et une consommation inférieure

Ne prendre en compte que la voiture électrique serait une erreur. 40 TWh de consommation annuelle en voiture électrique ne signifie pas qu’en 2035, la France devra produire 40 TWh supplémentaires. En effet, il faut considérer la demande future en énergie, et sa diversification.

Tous les secteurs vont s’orienter vers l’efficience énergétique et notamment le plus gourmand, celui du bâtiment. Avec une isolation thermique performante et des rénovations en masse, la consommation en électricité pour le chauffage baissera drastiquement. « Dans tous les cas, la consommation des véhicules sera inférieure à celle des radiateurs électriques actuelles qui représente 28% des 158,5 TWh de la consommation résidentielle » assure RTE. Les produits électroménagers sont également moins demandeurs. Le développement du télétravail viendra aussi considérablement la demande venant de lieux d’activité professionnelle.

La demande donc croissante pour le véhicule électrique va balancer la baisse de consommation. De fait, aucune nouvelle centrale ne sera nécessaire. Pour preuve, la consommation en France était de 513 TWh en 2010, 478 kWh en 2018 et 474 TWh en 2019, selon ces données disponibles en open source.

RTE Bilan consommation électrique 2001-2019

Bilan consommation électrique en France de 2001 à 2019 (RTE)

L’électricité distribuée sera aussi de nature différente. La part des énergies renouvelables augmente. Moins que chez nos voisins allemands, mais surement. L’objectif est toujours de parvenir à moins 50% de nucléaire dans le mix d’ici 2035. La Programmation Pluriannuelle de l’Energie (PPE) prévoit exactement 48 % de nucléaire, contre 48 % de renouvelable et 4 % de gaz. Cela se répartirait entre 22% d’énergie éolienne, 13% de solaire, 11% d’hydraulique et 2% de bioénergies. RTE assure en complément que la France possèdera une capacité de 635 TWh de production en nucléaire et renouvelable.

RTE production électricité 2035 consommation transports

Projection du mix énergétique 2035 en France et la consommation électrique des transports décarbonés selon les 8 scénarii (RTE)

Des voitures moins nombreuses

Un autre facteur souvent mis de côté est qu’une voiture électrique ne va pas systématiquement remplacer une thermique. Le parc automobile français compte environ 40 millions de véhicules légrs, dont 32 millions de voitures et 8 millions de véhicules utilitaires. Ce chiffre est déjà en stagnation depuis 10 ans selon les chiffres officiels, et devrait décliner dans les années 2020.

Une des raisons est l’urbanisation de la société. Les habitants abandonnent leur voiture au profit de transports en commun. A cela s’ajoute le fort développement du télétravail et l’essor des nouveaux services d’autopartage.

Enfin, RTE a étudié le développement massif de la voiture autonome dans un scénario « Alto ». Dans celui-ci, avec 1 million de « robots-taxis », le parc automobile baisserait à 32 millions de véhicules. Le bilan énergétique est toutefois négatif. Ceci s’explique en raison de trajets fréquents réalisés à vide (pour venir à disposition de l’utilisateur) et le fort taux d’utilisation qui limite les possibilités liées à l’optimisation de la recharge.

Canoo voiture autonome

La voiture autonome électrique de la start-up américaine Canoo