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Et si la prochaine grande innovation dans la voiture électrique c’était… d’en faire moins ?
Il y a quelques semaines, j’essayais une voiture qui pèse 2,9 tonnes, embarque 122 kWh de batterie, développe plus de 1000 chevaux et dispose de quatre portières électriques que l’on ouvre et ferme d’une simple pression sur un bouton tactile. Une prouesse technique indéniable. Mais en la garant, j’ai eu une pensée assez étrange : est-ce que quelqu’un, quelque part, avait vraiment demandé tout ça ?
Certes, il est toujours agréable et gratifiant de s’installer à bord de ce genre de vaisseau spécial, mais cela déclenche en toile de fond une petite musique sur l’idée que l’accumulation de fonctionnalités, de kilowattheures et de kilogrammes n’est peut-être pas du progrès. Et que ce serait peut-être même son contraire.
Moins de pièces mobiles, moins d’entretien, moins de bruit, moins de complexité mécanique… Vous vous souvenez quand on se réjouissait du fait que l’électrique promettait une ère de simplicité et de sobriété ?
On connaît désormais la réponse qu’a donnée l’industrie. Les voitures électriques sont aujourd’hui les plus lourdes, les plus chères et les plus équipées de l’histoire automobile. La batterie de 100 kWh qu’on embarque « pour rassurer » pèse 700 kg et, sur 90 % des trajets quotidiens, ne sert qu’à transporter… ses propres 700 kg. L’autonomie est devenue un argument de vente anxiolytique, calibré pour calmer un stress plutôt que pour répondre à un besoin réel. Et puisqu’il fallait bien remplir toute cette masse avec quelque chose, on a ajouté des écrans (parfois rotatifs), de la puissance, des assistances, du son, des jeux vidéo, des sièges massants et du karaoké. On a fait de la voiture un salon ambulant, et un objet de démonstration technologique permanent.
Les constructeurs chinois ont poussé cette logique à son point le plus extrême, et je ne vais pas répéter ici ce que j’écrivais il y a deux mois à propos de leur surenchère. Mais l’ivresse du gadget ne leur est pas exclusive, et d’ailleurs, les Européens ne sont pas en reste, comme le démontrent certaines Mercedes et leur planche de bord intégralement « écranisée » ou une future BMW iX5 et sa batterie gargantuesque de 141 kWh. La maladie n’a pas de nationalité.
Au début des années 2010, les smartphones grossissaient chaque année. Plus grands, plus puissants, plus de mégapixels, plus de fonctions. Samsung faisait des téléphones avec un stylet intégré, des doubles écrans, ou un vidéoprojecteur intégré. Nokia avait mis 41 mégapixels dans un appareil en 2012. À tel point qu’on finissait par attendre avec curiosité le premier téléphone qui ferait le café (sans sucre, pour moi, merci).
C’est alors qu’est arrivé le Fairphone, en 2013. Un téléphone réparable et modulaire se positionnant à contrepied de l’évolution du moment. Ce ne fut pas un succès commercial de masse, mais l’engin envoyait un message de sobriété et de durabilité. Apple, entre-temps, a commencé à vendre des iPhone en version « mini » ou « e », un peu moins performants, mais largement suffisants pour une partie importante de la clientèle. Cela étant, ne nous leurrons pas, Apple n’a certainement pas fait ça par amour de la sobriété (malgré son ADN empreint de minimalisme), mais plutôt pour rendre accessibles ses téléphones à une clientèle plus large…
Même s’il est courant d’affirmer que les voitures électriques sont des téléphones sur roues, l’automobile n’en est pas encore là, mais il se pourrait que des signaux commencent à apparaître : pourquoi ne pourrions-nous pas appliquer cette logique à l’automobile ? La voiture électrique, par sa simplicité mécanique intrinsèque, est pourtant le candidat idéal pour cette révolution de la sobriété. Le moteur électrique comporte beaucoup moins de pièces en mouvement qu’un moteur à combustion. Il devrait, en toute logique, être le garant d’une plus grande longévité et d’une maintenance facilitée.
Le pick-up électrique américain Slate, annoncé à partir de 22 000 dollars, n’a pas d’écran central, pas d’assistant vocal intégré, pas de système de divertissement embarqué. Même la radio est en option. On se rapproche de la philosophie qui a présidé à la conception du Fairphone, même si c’est probablement davantage par appât du gain que dans un souci de durabilité. Dans les deux cas, il s’agit d’une base solide, efficiente, réparable, sur laquelle l’utilisateur ajoute ce dont il a besoin, et seulement ça. Alors je sais, en langage automobile, cela s’appelle des options, et de ce point de vue, Slate n’a rien inventé. Mais la différence tient dans le fait que le constructeur met à disposition « une base » de véhicule, ou, si vous préférez, un véhicule basique, sur lequel on peut ajouter des « briques » d’équipements en fonction de ses besoins.
Cette modularité est l’une des clés de la durabilité. Si demain un composant électronique devient obsolète, il est bien plus simple de remplacer un module spécifique sur un véhicule conçu pour cela que de changer l’intégralité d’un tableau de bord fusionné avec le châssis ou le système d’infodivertissement. Une approche pragmatique qui place l’usager au centre plutôt que le département marketing.
On peut discuter du positionnement, du marché américain du pick-up qui n’a pas grand-chose à voir avec l’Europe, du fait que le véhicule n’est pas encore commercialisé ici, mais ce qui est frappant dans le cas Slate, au-delà du produit lui-même, c’est la réception qu’il a reçue. On aurait pu penser que la clientèle américaine, souvent assez peu soucieuse des impacts environnementaux liés à son mode de vie, était demandeuse de produits aux équipements pléthoriques, or il semblerait — en tout cas si l’on se fie à l’afflux de précommandes — que ce Slate ait visé juste et déclenché un véritable enthousiasme, pour une voiture qui fait moins que ses concurrentes. Un signal cependant vient quelque peu ternir la belle histoire : Jeff Bezos, qui était actionnaire de Slate, a récemment retiré son investissement dans le projet.
Reste à savoir si, à force de surenchère, les constructeurs n’ont pas un peu perdu la main. Car dans une équation un peu simpliste, la sobriété est souvent assimilée à une sorte de dépouillement spartiate, réservé à des micro-voitures de type Citroën Ami ou La Bagnole. Les constructeurs ne savent plus faire simple sur de « vraies » autos, alors qu’il existe probablement un marché pour une compacte familiale électrique dans l’esprit de ces mini-voitures. Soit juste l’essentiel.
Nous, conducteurs, avons aussi une part de responsabilité. Tant que nous continuerons à valoriser la fiche technique comme seul juge de paix, les constructeurs continueront à nous vendre des SUV de 2,5 tonnes bardés de technologies inutiles. C’est également au consommateur de faire sa part en réclamant des voitures qui correspondent à nos besoins réels : une mobilité propre, fiable, simple et surtout, durable.
Je sais, c’est loin d’être gagné, et je ne suis personne pour m’aventurer à de telles injonctions. Cela étant, on a longtemps cru que le progrès se mesurait à ce qu’on ajoutait. Il est peut-être temps de changer de logiciel : dans l’automobile électrique comme dans la téléphonie avant elle, il va peut-être falloir apprendre à valoriser… ce qu’on enlève.
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