Ferrari Luce : les designers (s’) expliquent

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Le design de la Ferrari Luce fait grand bruit. Lors de la présentation du modèle à Rome, les responsables nous ont donné les clés de la démarche.

Elle ne laisse pas indifférent. Présentée officiellement ce lundi, la Ferrari Luce a généré des litres de salive et des gigas de commentaires. Le thème principal est l’aspect extérieur de la première voiture électrique de la Rossa. Souvent vertement critiqué, jusqu’aux confins de la politique italienne. Commençons par quelques rappels. Pour définir les lignes de la Luce, le petit cheval a fait appel au collectif indépendant LoveFrom. Situé à San Francisco, tout près de la Silicon Valley. Il regroupe notamment deux stars du design.

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D’abord Sir Jony Ive. Ce Britannique a défini les contours de l’iPhone ou de l’iPad lorsqu’il dirigeait l’esthétique d’Apple. Il n’était pas présent à Rome pour raisons de santé. L’autre designer vedette est l’Australien Marc Newson. Il s’est distingué depuis les années 1980 du mobilier à la basket. Cet appel à des créatifs éloignés du centro stile de Maranello, dirigé par Flavio Manzoni et gardien de la gamme traditionnelle, était une volonté personnelle de John Elkann, président du constructeur. Dans un portrait de Jony Ive, publié en 2024, le New York Times expliquait que l’homme d’affaires avait beaucoup d’estime pour sa montre. « Il admirait comment l’Apple Watch avait transformé un outil analogique en produit numérique. Il voulait le même ressenti pour la première Ferrari électrique ». « Le rapport avec Jony Ive et Marc Newson est ancien, expliquait cet hiver le chairman dans une interview à Quattroruote. Il est fait d’estime et d’amitié. Quand Jony est parti d’Apple et a décidé de travailler avec Marc, nous avions très envie de collaborer ensemble ».

Deux cellules imbriquées

Lors de la présentation de la Luce, Marc Newson était pour sa part présent devant une maquette à l’échelle 1. L’occasion de l’entendre parler lui-même de cette création. « Nous avons trouvé ce qui, je pense, était une idée très intéressante, au moins au niveau philosophique, et qui est devenue une réalité. L’idée était que vous avez une cellule intérieure contenant les passagers (…) qui constitue les parties noires ou en verre de la voiture. Autour de cela, vous avez ce que je résumerais en termes bruts comme étant la carrosserie de la voiture. Cela nous a donné l’opportunité de séparer ces éléments qui remplissent des fonctions différentes. La partie extérieure, qui est essentielle pour l’aéro, a une tâche beaucoup plus fonctionnelle. Elle doit aussi évidemment être belle. Ces deux parties doivent travailler ensemble et sont complètement solidaires. Visuellement, nous voulions conserver cette séparation cohérente entre les deux parties. Cela nous a donné l’opportunité de jouer avec les formes. Ce que vous noterez immédiatement, c’est que la cellule interne s’étend vraiment depuis l’avant de la voiture, depuis les radiateurs, jusqu’à l’arrière ».

En observant attentivement la Luce, on remarque donc cette forme en coin. Des inserts noirs fumés prolongent la sensation grâce à l’aspect réflexif du verre sur l’avant du véhicule. L’habitacle se resserre vers l’arrière façon goutte d’eau pour abaisser le coefficient de trainée. Newson : « L’un de nos buts était de créer ce très grand pare-brise qui court sur toute la longueur du véhicule. Évidemment, tout n’est pas en verre, mais vous comprenez bien l’idée qui consiste à avoir cette continuité, d’une manière très atypique dans le langage automobile. J’utilise ici le mot cohérence ; c’est une surface unifiée qui court sur toute la longueur. La carrosserie s’enroule autour et évolue en aileron avant et aileron arrière en apportant l’appui et apportent beaucoup en matière de performance ».

Balai

L’un des détails les plus remarqués a été le positionnement vertical des essuie-glaces. Marc Newson poursuit : « En général, ils se placent dans le delta entre le capot et le pare-brise. Mais, si vous oubliez un instant les essuie-glaces, vous arrivez à ce que nous voulions faire. Évidemment, on ne peut pas les oublier longtemps car ils sont nécessaires, mais c’est le genre de processus qu’il faut adopter pour remodeler l’architecture générale et c’est pour cela qu’on les a mis sur le côté. C’était l’une de ces idées osées que nous avons portées aux ingénieurs de Ferrari ».

Un casse-tête…

Cette continuité voulue par LoveFrom a un impact technique. Habituellement, les essuie-glaces de nos voitures « dorment » dans l’interstice entre le capot et le pare-brise. Leur impact aérodynamique est donc minimal lorsqu’ils sont inactifs. Or, ici, les designers souhaitaient obtenir une surface plane allant de l’avant de la voiture et courant jusqu’au pavillon. Pour minimiser la surface frontale et les vortex, nuisibles à la trainée et donc à l’autonomie, Ferrari a opté pour une configuration verticale. On remarque d’ailleurs un agencement similaire sur le Tesla Cybertruck, lui aussi dépourvu d’interstice. Le pick-up dessiné par les équipes de Franz von Holzhausen se distingue par un impressionnant mono-balai de plus d’un mètre de long.

Incidemment, les mulets de la Luce surpris cet hiver en Europe du Nord arboraient d’impressionnants balais. À cette étape du développement, ils étaient placés horizontalement, dans une configuration antagoniste, nettement plus classique. Ou bien était-ce une conséquence du camouflage ? « Nous avons fait des centaines de simulations en CFD pour améliorer l’efficacité », avouait à Rome Marco Milanetti, l’un des aérodynamiciens de Ferrari. Preuve qu’il a fallu bosser pour intégrer ces essuie-glaces au mieux… Voire au moins pire.

Marc Newson a continué devant nous son tour d’horizon de la Ferrari Luce : « Si vous allez à l’arrière de la voiture, un processus similaire survient. L’idée est toujours d’avoir une cellule interne entourée d’une forme extérieure, c’est très clair. Vous distinguez également ce que nous avons appelé le « pont » (qui relie les montants « C », ndlr.) qui est en composite ».

Malgré cette ligne « pure », la voiture se caractérise aussi par certains détails rappelant l’historique de Ferrari. À l’intérieur, c’est le volant aux fines jantes et aux minces moyeux. À l’extérieur, ce sont par exemple les feux arrière en iris sur fond noir qui évoquent la 360 Modena de la fin des années 1990.

À quel moment ont-ils été insérés ? Dans l’univers riche en ego du design, la question de la paternité esthétique des voitures est toujours problématique. Le père (ou la mère) d’une voiture est-il l’auteur du croquis vainqueur du concours interne ? Le patron ou la patronne du centre de style qui insuffle les idées et les méthodes ? C’est encore plus difficile de trancher dans le cas d’un partenariat comme celui monté avec LoveFrom. Quelques heures plus tôt, juste avant que nous découvrions le modèle, Flavio Manzoni, responsable du style de Ferrari, expliquait les termes de la collaboration : « LoveFrom a eu une liberté complète pour donner leur philosophie (…). Ils ont apporté un projet complet, très cohérent entre l’intérieur et l’extérieur, incluant l’expérience utilisateur. Très cohérent. Il y a une approche différente, un langage différent, qui vient de la high tech ».

Des produits en eux-mêmes

L’intérieur a suscité moins de vitriol. « La première idée clé a été de dessiner chaque élément de l’habitacle comme s’il s’agissait d’un produit singulier, précisait Jérémy Bataillou, membre français du collectif LoveFrom chargé de l’intérieur de la Luce. C’est une démarche inhabituelle dans le monde de l’automobile. Si vous prenez les sièges, nous voulions qu’ils aient une présence même en dehors de la voiture, depuis tous les angles (…). L’écran central est classiquement intégré dans la planche de bord, nous voulions le célébrer comme s’il était un produit en lui-même. Nous nous sommes dit : « il est peut-être possible de le faire bouger ». C’est ainsi qu’est née la dalle pivotante avec sa poignée.

Le designer français poursuit : « Il y a cette conception étrange qui dit que si une voiture est électrique, elle doit avoir un écran géant. Pour nous, c’était une mauvaise approche pour une voiture de sport et surtout une Ferrari ». D’où un mixte entre boutons (clignotants), leviers (clim), sélecteurs rotatifs (eManettino) et écran tactile (statistiques de conduite…).

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Le bloc d’instrumentation est constitué de deux écrans Oled. Les compteurs ronds indiquent avec de vraies aiguilles sur fond numérique. Jérémy Bataillou : « Ils sont habillés d’une garniture en métal et d’une lentille. Cela donne une impression de parallaxe, comme des compteurs anciens, mais ce que vous voyez est un écran ». Utiliser des moyens modernes pour reproduire une sensation familière remporte-t-il plus facilement les suffrages ? Ou bien l’expérience acquise sur des biens de consommation se transfère-t-elle mieux dans le champ du design intérieur ?

Pollinisation croisée

Dans le Corriere della Sera de mardi, John Elkann utilisait la notion très à la mode de pollinisation croisée pour justifier le dessin de la Ferrari Luce. En d’autres termes, d’échanges fertiles entre gens issus de différents horizons : « Tout ce que nous avons réalisé ensemble est né des exigences fonctionnelles : l’objectif n’était pas nécessairement de faire la voiture la plus belle, mais la Ferrari la plus performante possible, en utilisant le design pour y arriver. [LoveFrom] a été un grand partenaire dans un exercice pas facile. Mais c’est un choix qui a payé et a stimulé tout le monde pour faire mieux. »

Ce n’est visiblement pas le ressenti dominant en externe. Du moins pour l’instant.

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