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La révélation de la Ferrari Luce a suscité bien des réactions dans son pays d’origine. Peut-être car elle pose des questions sur le Made in Italy.
Ta-ta-ta-dadada. Chaque soir, 4 millions d’Italiens et d’Italiennes entendent les trompettes annonçant le TG1. Le journal de 20 heures de la première chaîne publique (Raiuno) est le plus suivi de la Botte. Et, mardi soir dernier, la « polémique » Luce a eu droit à un sujet d’une minute et demie. Le bandeau titrait : « Débuts amers pour la Ferrari électrique ». En introduction : la dégringolade de l’action du cheval cabré en bourse (- 8,37 %). Puis les images consensuelles du Pape Leon XVI ou du président de la République Sergio Mattarella découvrant la berline.
Mais la séquence la plus problématique pour Maranello fut la reprise d’une vidéo qui avait fait le tour des réseaux pendant l’après-midi. À l’entrée de l’assemblée annuelle de la Confindustria, l’équivalent de notre Medef, l’ancien patron de Ferrari, Luca di Montezemolo avait donné son sentiment sur le modèle : « Si je disais ce que je pense, je ferais du tort à Ferrari. On risque de détruire une légende, et j’en suis vraiment désolé. J’espère qu’ils retireront au moins le Cheval Cabré de cette voiture ».
La presse avait fait un accueil clément à la Luce : « révolution » pour La Repubblica, « tournant » pour Libero, « renversant » pour Quattroruote. En revanche, les sections commentaires se montraient plus cruelles. Pot-pourri :
Face à ce thème polémique, l’habituel manège de la récupération politique s’est également mis à tourner. L’un des pourfendeurs les plus virulents a été le numéro 2 du gouvernement de Giorgia Meloni, Matteo Salvini. Le ministre des Infrastructures et des Transports a exposé son déplaisir via X : « Électrique, incroyablement chère (550 000 € !), et esthétiquement parlant, elle parle d’elle-même… Elle ne ressemble en rien à une Ferrari. Et c’est censé être de l’« innovation » ? Je me demande ce qu’en dirait Enzo Ferrari… » L’homme fort de la Lega (extrême droite) met régulièrement en cause le véhicule électrique. On ne l’avait jamais entendu pourfendre le tarif catalogue des Ferrari thermiques ou hybrides.
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Ferrari Luce : l’Italie sens dessus dessousLa critique du centriste Carlo Calenda était sans doute plus construite. Notamment parce qu’il a travaillé chez Ferrari au début des années 2000. C’est-à-dire à l’époque Luca di Montezemolo. Le politique s’occupait alors des relations clients puis des liens avec les investisseurs. « La Ferrari Luce est une insulte honteuse à l’histoire de Ferrari. Un gigantesque flop, un risque pour la marque », a-t-il dit dans une vidéo postée sur les réseaux sociaux (1 million de vues sur Facebook).
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Ferrari Luce : l’Italie sens dessus dessousVoilà qui ranime un vieux contentieux entre le sénateur et secrétaire du parti pro-européen et pro-business Azione et le président de Ferrari, John Elkann. Les deux hommes s’étaient déjà accrochés au sujet de Stellantis il y a quelques mois. La Luce est donc un levier pratique.
Calenda poursuit : « Moi, je n’arrive pas à comprendre pourquoi personne ne dit rien pendant que John Elkann fait les choses suivantes : détruire Stellantis, les usines italiennes, vend Comau (robotique, ndlr.), vend Magnetti Marelli (sous-traitant), vend Iveco (véhicules commerciaux), vend La Stampa, vend La Repubblica (presse), se prépare à vendre Maserati, que nous avions relancé à l’époque ».
Crédité de 3 % d’intentions de vote pour les prochaines élections législatives (prévues pour l’automne 2027), Carlo Calenda poursuit son argument, maniant quelques poncifs sur le VE : « Il décide que les Ferrari ne sont pas des voitures, mais des objets comme des téléphones, très à la mode. Il le décide lui, en détruisant toute l’histoire, tous les marqueurs stylistiques des Ferrari (…). Il décide lui qu’elle doit être comme une savonnette, plus proche d’une machine à laver. Et il nous sort une voiture indigne ».
Rappelons ici que John Elkann est le PDG d’Exor, la holding de la famille Agnelli, fondatrice de Fiat. Son grand-père, Giovanni Agnelli, fut l’un des personnages majeurs de la seconde moitié du XXe siècle en Italie. « Quelqu’un l’arrêtera t’il avant la destruction de chaque actif dont il a hérité – et qu’il n’a pas construit – ne soit achevée ? » conclut Carlo Calenda.
Autant de discussions qui portent, car Ferrari est observé comme un thermomètre des affaires de la Botte. Les résultats de la Scuderia sont disséqués après chaque Grand Prix avec l’application normalement réservée au football. Et la sortie de toute nouveauté routière est discutée avec déférence. En sous-texte, on entrevoit donc une angoisse plus sourde. Le made in Italy (qui a son propre ministère et sa journée nationale le 15 avril) est aujourd’hui malmené. Or, c’est un pilier majeur : l’industrie manufacturière représentait, au premier semestre 2025, 16 % du produit intérieur brut transalpin, contre 10,6 % en France.
La faiblesse de la demande intérieure et la spécialisation dans le secteur du luxe ont très tôt orienté Ferrari, mais aussi d’autres marques prestigieuses comme Gucci, Armani ou Prada vers les pâturages de l’exportation. Les incertitudes sur les droits de douane et un climat économique mondial refroidi par les frappes américaines en Iran pèsent sur les perspectives. Pire, la bascule vers le véhicule électrique remet en cause la bella macchina comme fleuron du savoir-faire italien. Ingénieurs, artisans et carrossiers ont brillé pendant des décennies avec des lignes galbées et surtout de sonores V8 ou V12.
Aujourd’hui, les chaînes de puissances électriques les plus performantes sont développées en Asie. Et les trois grands constructeurs allemands suivent en dépensant ensemble 40 milliards par an dans la recherche et le développement. Étant donné la petite taille de Ferrari (13 640 voitures l’an passé et 7,1 milliards d’euros de chiffre d’affaires), le budget R&D dépasse légèrement les 500 millions d’euros. Ce statut de poids-plume remet-il en cause son modèle ?
La marque insiste sur la conception et la fabrication réalisées à Maranello, maintenant le savoir-faire local, ou encore sur la construction de partenariats judicieux. Sur la Luce, on trouve ainsi du Samsung sur le tableau de bord, du SK On côté batteries et des inspirations Apple sur le plan design (LIEN).
Le tout doit séduire une nouvelle sociologie de clients ayant fait fortune en Chine ou dans la Silicon Valley. Les tech bros avaient jusqu’ici peu d’appétence pour la Rossa, comme le confirme un vieux billet de blog signé… par Sam Altman, futur patron d’OpenAI.
Le constructeur utilise un langage résolument optimiste. Le nouveau modèle doit reproduire l’âme, les émotions et le plaisir d’une Ferrari pour les porter sur une nouvelle chaîne de puissance. Les palettes de gestion du couple, le torque vectoring ou la diffusion du son des machines dans l’habitacle devraient en faire une machine hors du commun. « Faire quelque chose de performant est facile, expliquait Benedetto Vigna, le directeur général, lors de la présentation de la Luce à Rome. Ce qui est difficile, c’est de faire quelque chose qui est perçu comme étant unique par le client ».
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Ferrari Luce : l’Italie sens dessus dessousIl tentait aussi de rassurer le canal historique : « Nous ne sommes pas une entreprise high-tech, nous sommes une entreprise de luxe où l’héritage est clé ». Les cadres ajoutaient que la Luce n’avait pas vocation à remplacer les gammes thermiques et hybrides existantes, mais à s’y ajouter.
John Elkann avait pour sa part choisi l’élégie : « Le futur n’est pas un endroit, n’est pas quelque chose qu’on attend. C’est quelque chose que l’on crée (…). La Ferrari Luce n’est pas une réponse au changement, c’est une décision. Une décision délibérée de mener ce qui vient demain, avec clarté, avec courage ». Il poursuivait sur le brief de départ de la Luce : « Il y a cinq ans, nous nous sommes demandés : “que serait Ferrari si l’on l’imaginait à nouveau, d’une page blanche ?” »
Mais pour ses fans et ses clients, Ferrari n’est pas une page blanche. Et le vertige de la société italienne face à la marche du monde est peut-être trop grand pour entendre ce discours.
Première réponse publique. Benedetto Vigna, le directeur général de Ferrari, s’est exprimé ce jeudi en marge du MotorValley Fest, rassemblement des pros de l’automobile qui se tient chaque année à Modène.
Il a notamment répondu aux propos de Luca di Montezemolo : « Dans la vie, j’ai l’habitude de faire ce que je dis, et non ce que les autres me disent » a argué Benedetto Vigna. « Je ne prête pas vraiment attention aux critiques. J’aime me concentrer sur l’avenir (…) Nous avançons, notamment grâce aux retours très positifs de nos clients. Quant aux détracteurs, je les comprends, car ils ne l’ont pas vue : si on ne voit pas la voiture, on ne peut pas comprendre ».
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