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Les alliances et partenariats industriels et technologiques entre l’Europe et les États-Unis sont nombreux dans le secteur automobile, et particulièrement dans l’électrique. Mais ne sont-ils pas symptomatiques d’un mal plus profond lié à la souveraineté ?
L’industrie et la pression de la compétition génèrent parfois des paradoxes assez savoureux, qui se traduisent dans les faits par des alliances qui pourraient paraître contre-nature.
Regardez ce qui se passe dans le secteur de la voiture électrique (et peut-être même de l’automobile en général). Face à l’arrivée massive de véhicules électriques chinois – souvent soutenus par des subventions étatiques massives, une intégration verticale inégalée et des coûts de production très bas – j’ai remarqué un mouvement assez étrange : les constructeurs, les experts et une partie du public européen semblent de plus en plus voir les acteurs américains comme des alliés qui vont les aider à préserver la compétitivité et la souveraineté technologique du continent.
Il faut dire que les États-Unis et l’Europe partagent des préoccupations communes face à la dépendance excessive à l’égard de la Chine (risques d’espionnage des données, transferts de technologie forcés, surcapacité subventionnée). Les droits de douane imposés par l’Union européenne sur les VE chinois et les mesures américaines (Inflation Reduction Act, restrictions à l’export) illustrent cette convergence.
Si l’on ne peut véritablement considérer cette perception comme une tendance généralisée, quelques signaux faibles nous laissent penser que cette forme de géopolitique s’invite à la table des discussions, et que le soft power à l’américaine n’a pas encore tout à fait dit son dernier mot. De fait, on a longtemps vu les constructeurs américains comme des dinosaures du V8, puis comme des rivaux légèrement insolents avec l’ascension de Tesla. Mais ça c’était avant.
Aujourd’hui, face à la puissance de frappe chinoise, l’Oncle Sam est (re)devenu le « grand frère » technologique auquel l’Europe s’accrocherait pour continuer à exister de façon indépendante… de la menace chinoise. Une vision « alliée » qui repose en partie sur le fait que les Américains maîtrisent le logiciel et l’écosystème numérique, un secteur où les Européens ont malheureusement lâché l’affaire, à quelques exceptions près.
Autrement dit, on est en quelque sorte en train d’assister à un glissement narratif. Hier encore, les géants américains étaient perçus comme des prédateurs numériques. Aujourd’hui, face à la montée en puissance de la Chine dans la voiture électrique, ils deviennent presque des “partenaires naturels”.
De quoi parlons-nous exactement ? Quelques exemples valent mieux qu’un long discours.
Sur l’échiquier géopolitique, Tesla joue un rôle très particulier. La marque est américaine, mais elle produit en Europe, notamment à la Gigafactory Berlin-Brandenburg. Elle emploie des milliers d’Européens, paie des impôts locaux et exporte depuis le sol européen. Cet engagement fait apparaître la marque comme un concurrent dur mais qui joue à armes égales avec les constructeurs européens. A tel point que certains clients choisissent Tesla en réaction aux marques chinoises, presque comme si l’entreprise d’Elon Musk était européenne. Une lune de miel qui semble cependant toucher à sa fin, justement en raison principalement des engagements politiques de Musk, qui, de fait, n’est plus du tout perçu comme un allié, ce qui rejaillit sur la marque, dont les clients se détournent radicalement. La boucle est bouclée.
L’accord inattendu entre Volkswagen Group et Rivian est assez révélateur de ce mouvement. Pourquoi ? Parce que le vrai champ de bataille n’est plus seulement la batterie, mais le SDV (software-defined vehicle), la voiture définie par logiciel. L’accord entre Volkswagen et Rivian en est une très belle illustration. Le premier groupe européen, après avoir injecté des milliards dans sa filiale logicielle Cariad sans grand succès, préfère désormais payer 5,8 milliards de dollars pour utiliser l’architecture de Rivian. Quitte à ce que tout ne se passe pas exactement comme prévu, tant les différences « culturelles » entre un géant industriel européen et une start-up californienne restent importantes. Notons au passage que Rivian avait auparavant racheté ABRP, le réputé planificateur d’itinéraire conçu et développé… en Suède. La boucle est bouclée, épisode 2.
Même logique avec Google et son écosystème Android Automotive, et c’est peut-être l’exemple le plus frappant, et le plus révélateur. Plusieurs constructeurs européens, et pas des moindres, puisque Renault fait partie de l’aventure, embarquent Google pour la navigation, la planification d’itinéraire et la gestion énergétique. Là aussi, à l’heure des débats sur la souveraineté numérique, l’on pourrait craindre cette dépendance. Sauf que, dans la hiérarchie des risques, certains préfèrent dépendre de la Silicon Valley que de Shenzhen. Un autre paradoxe au sein du paradoxe : Volvo et Polestar utilisent aussi Android Automotive, avec des fonctionnalités avancées apportées par Gemini AI. Or ces deux marques appartiennent au groupe chinois Geely. La boucle est… bref vous connaissez la suite.
Au-delà de ces trois exemples les plus connus, de nombreux autres partenariats technologiques et industriels ont été tissés entre européens et américains. Il y a par exemple le cloud, avec Amazon Web Services qui fournit plusieurs groupes automobiles européens pour les plateformes de données. Microsoft est également présent dans les architectures connectées de nombreux constructeurs. Et nombre de constructeurs européens (BMW, Mercedes, Stellantis) se sont tournés vers Qualcomm ou Nvidia pour les cerveaux de leurs voitures. Au CES 2026, l’omniprésence de Google et Qualcomm dans les habitacles européens a confirmé que si le moteur est peut-être allemand, l’intelligence est californienne.
Vous en voulez encore ? D’accord. Aston Martin a signé un partenariat avec Lucid Motors pour ses futurs modèles électriques, puisque Lucid est considéré comme ayant les moteurs et les batteries les plus efficients au monde, alors que Ford utilise la plateforme MEB de Volkswagen pour ses modèles Explorer et Capri en Europe, et vient de conclure un partenariat stratégique avec Renault pour développer deux véhicules électriques abordables de marque Ford, produits sur la plateforme AmpR Small, celle utilisée par les R5 et R4, à partir de 2028.
Alors, nos alliés historiques sont-ils vraiment nos amis ? Il faut quand même nuancer ce tableau. Si nous voyons les Américains comme des alliés, c’est surtout un mariage de raison. Les États-Unis défendent leurs propres intérêts. L’Inflation Reduction Act n’est pas un cadeau à l’industrie européenne, car il a aspiré des investissements hors d’Europe. Et Tesla, Rivian ou Ford ne sont pas des ONG à visée philanthropique.
En nous alliant à eux, nous nous protégeons de la Chine, mais nous devenons aussi très dépendants des décisions politiques de Washington et des tarifs de la Silicon Valley. Bref, de deux maux, nous pensons choisir le moindre, mais dans les deux cas la réalité est que nous n’avons pas vraiment les moyens de notre souveraineté.
Le vrai danger pour l’Europe ? Devenir de simples « carrossiers ». On fabriquerait la carrosserie et les sièges, pendant que Google ou Rivian encaisseraient les revenus des services connectés et des mises à jour logicielles. C’est une protection efficace contre l’invasion chinoise, certes, mais elle laisse un goût amer sur la souveraineté industrielle européenne.
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