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Le mépris nuit-il gravement à la voiture électrique ?

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Illustration : Gemini

La distinction entre ceux qui roulent en électrique depuis longtemps et le grand public pose problème.

Il y a peu, nous nous sommes demandé si la voiture électrique allait tomber dans un « gouffre ». Ce raisonnement s’appuie sur deux concepts issus de la sociologie et du marketing à propos de la diffusion des innovations. Le sociologue Everett Rogers (1931-2004) avait montré qu’une minorité d’innovateurs et de primo-adoptants (early adopters) s’approprie, dans un premier temps, un nouveau produit ou une pratique inédite. Puis vient le temps de la généralisation, avec d’abord la majorité précoce, les suiveurs et enfin les retardataires. Précision importante : ces appellations ne portent pas de jugement de valeur. Elles évoquent simplement une position sur l’abscisse du temps.

Pour sa part, l’essayiste Geoffrey A. Moore insistait sur le concept de « gouffre » (chasm). Le passage d’une innovation entre les early adopters et le grand public n’a rien d’évident. Nombre de produits ou d’habitudes se perdent dans ce purgatoire avant d’avoir pu se généraliser. Pensez, par exemple, au Segway ou aux Google Glass. Connaissez-vous beaucoup de gens qui en possèdent ?

Pourquoi franchir ce « gouffre » est-il si difficile ? En s’inspirant des travaux de Rogers, Moore évoque les profils psychographiques, ces portraits types utilisés par les professionnels du marketing pour cerner les clients potentiels. Lisons un instant Crossing the Chasm, l’ouvrage de Moore publié en 1991 à destination des entrepreneurs de la tech. L’auteur décrit d’abord la minuscule minorité d’innovateurs : à peine plus de 2 % des clients potentiels. « Les innovateurs recherchent ardemment les nouveaux produits technologiques (…). Ils sont intrigués par n’importe quelle avancée fondamentale et font des achats technologiques pour le simple plaisir d’explorer leurs propriétés. »

Viennent ensuite les primo-adoptants, ou early adopters, un peu moins d’un septième du public : « Comme les innovateurs, ils achètent des produits inédits très tôt dans leur cycle de vie, mais ils ne sont pas des fous de technologie. Ce sont plutôt des gens qui imaginent facilement, comprennent et mesurent les bienfaits d’une nouvelle technologie et la relient à leurs préoccupations. »

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Ces pionniers sont prêts à prendre des risques, par exemple en choisissant une marque encore peu connue : « Étant donné que ces primo-adoptants ne s’appuient pas sur des références établies pour prendre leurs décisions d’achat, préférant se baser sur leur intuition et leur vision, ce sont des acteurs clés pour élargir n’importe quel marché technologique. » Cher lecteur ou lectrice fidèle d’Automobile Propre, bravo : vous figurez probablement dans l’une de ces deux catégories. Cela se lit d’ailleurs dans les commentaires du site, souvent courtois, informés… et parfois brûlants de passion.

(Ducatevo, VEisFuture, CerveauAChargeLente, Polaris, BigL, Bof, Charlie_41, Bernard42 et autres : je vous salue)

Majorité attentiste

Voici maintenant la « majorité précoce », ou early majority. Moore la décrit ainsi : « La majorité précoce partage en partie les capacités des primo-adoptants à entrer en lien avec la technologie. Mais elle est animée par un fort sens de la praticité. Elle sait à quel point certaines innovations peuvent finir en modes éphémères. Elle n’a pas de problème à attendre et observer comment cela se passe pour les autres avant de l’adopter. » Ces pragmatiques constituent aujourd’hui la prochaine cible des constructeurs.

Puis vient la « majorité tardive », ou late majority. Un profil présenté par Moore comme « conservateur » : « Les conservateurs ont souvent une certaine appréhension de la haute technologie. C’est pourquoi ils n’investissent qu’en fin de cycle de vie technologique, lorsque les produits sont matures, que la concurrence pousse les prix à la baisse et que les produits eux-mêmes deviennent des biens de base (commodities). »

Vous l’aurez compris : ces deux profils diffèrent radicalement des pionniers. Et c’est précisément là que le dialogue se complique.

Chère Isabelle…

C’est ici qu’entre en scène Isabelle Barth. Elle se présente comme chercheuse en management. Cet été, elle a loué une Dacia Spring pour un week-end — sa première expérience électrique. Elle en a tiré un billet humoristique sur le réseau professionnel LinkedIn, riches en émojis, relatant ses déboires de recharge. Conclusion : « Je suis pas prête, dsl. »

Ce post a déclenché une picrocholine polémique dans le non moins picrocholin landerneau du VE français. Cent trente-quatre commentaires plus tard (c’était le but) on distingue une forte incompatibilité d’humeur entre early adopters et électromobilistes novices. Isabelle pourrait être rangée dans la majorité précoce, voire tardive. Beaucoup de ses lecteurs, eux, appartenaient aux pionniers. Résultat : une cataracte de condescendance.

« Prendre un VE sans CCS et sans carte de recharge, faut vraiment être une championne… » — Thierry L.

« Dacia Spring ? Dès ce moment tu m’as perdu 🤣🤣🤣 Tu veux cracher sur l’électrique : prends une i4, une Ioniq et on en reparle ! » — Jérôme R.

« Malheureusement rien ne va dans votre publication, on en a un peu rien à faire de votre vie, et très honnêtement mettre dix minutes à installer une application mobile, c’est peu crédible en 2025… » — Charles B.

Dans les interstices de cette discussion se sont glissés les défenseurs du « c’était mieux avant » (« la sagesse n’est-elle pas dans le fait d’avoir un groupe électrogène dans le coffre » estime Roland R.) et les pionniers fiers de leurs compétences. On a lu beaucoup d’arguments d’autorité.

La personne à qui parler

Or, Moore rappelait : « Le primo-adoptant est considéré par de nombreuses personnes comme “la personne avec qui parler” avant d’utiliser une nouvelle idée. »

J’ai mis du gras, car cette phrase me paraissait très importante.

L’information existe. Nos amis de La Chaîne EV publient d’excellentes vidéos pédagogiques sur la recharge, le choix du véhicule ou la gestion des longs trajets. Automobile Propre s’efforce aussi d’informer tous les profils d’utilisateurs. Et les bénévoles de la FFAUVE, présents cet été sur les autoroutes, méritent également notre estime.

Manque d’intérêt du loueur ? Bulle de filtre ? Attitude passive d’Isabelle ? Pour des raisons sans doute multiples, certaines informations clés n’ont pas été reçues : l’absence de Combo-CCS sur la Dacia Spring, l’existence de ChargeMap, ou la relativité des autonomies WLTP. D’ailleurs, qu’est-ce que cela veut dire, WLTP ? Si vous avez la réponse, bravo : vous êtes informé·e. Mais ce n’est pas le cas de tout le monde. Et cela ne justifie pas des remarques du type : « Achetez une voiture à 40 000 euros et un smartphone dernier cri. Après, vous pourrez parler de VE. »

Ce débat microscopique illustre, une fois encore, la fracture entre le magistère parfois méprisant de certains early adopters et le manque d’information du grand public, habitué aux arrêts de cinq minutes dans les stations-service et au pistolet de gazole.

Ouvrons le Larousse au mot mépris : « Sentiment par lequel on juge quelqu’un ou sa conduite moralement condamnables, indignes d’estime, d’attention. » Isabelle pourra se consoler : grâce au miracle des algorithmes, elle a eu droit à de l’attention. Et le sociologue François Dubet disait récemment dans Le Monde : « Le mépris est le carburant émotionnel des populismes. » Il poursuivait : « La méritocratie est une idée démocratique incontestable, mais elle inscrit la société dans une cruelle logique darwinienne : les vaincus méritent leur échec – et ils se sentent humiliés. »

Rogers l’écrivait dans les années 1960 : « Les caractéristiques sociales des primo-adoptants montrent en général des personnes plus éduquées, de statut social plus élevé, plus riches, plus spécialisées. » Répétons encore la phrase de Moore : « le primo-adoptant est considéré par de nombreuses personnes comme “la personne avec qui parler”. » Si cette personne se montre odieuse et vous jette sa sociologie sur le nez…

On ne pourra donc pas s’étonner si des conducteurs et conductrices moins informés, éventuellement « tombés » sur des échanges de ce type se laissent séduire par des fake news, du journalisme paresseux ou des clins d’œil électoralistes les rassurant devant leurs incompréhensions (légitimes) face à ce monolithe nommé borne Alpitronic.

Ces discours disqualifient le VE en le montrant comme « une mode éphémère » pour bobos et non le futur de l’automobile. D’autant que parallèlement, les constructeurs européens se livrent à un électroscepticisme feutré, semant le doute sur l’horizon 2035.

Le mépris est bien un carburant.

Petit cercle et grand public

Mais ce cas minuscule est aussi un miroir pour les pionniers. Beaucoup d’early adopters ont connu, eux aussi, leurs galères : cartes incompatibles, bornes capricieuses, moqueries des diésélistes capables de relier Perpignan à Dunkerque sans pipi. Ces « aventuriers » ont appris sur le tas : on débranche à 80 % sur une borne rapide, on consomme plus par grand froid, et ABRP reste un bon allié pour préparer son trajet. Avec le temps, la drôlerie de ces anecdotes en a effacé les désagréments.

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La grande majorité de la population, elle, n’a pas encore vécu tout cela : les wattures ne représentent qu’environ 3 % du parc automobile. Elle viendra plus tard en s’informant davantage. Ou pas. Elle achètera plus volontiers une Renault électrique qu’une Xpeng « qui recharge en 12 minutes ». Elle connaîtra son lot de galères — sans doute moins difficiles à gérer qu’à l’époque de la Peugeot iOn — puis apprendra. Dans 10 ou 20 ans, nous en rirons (peut-être) tous ensemble.

Le mépris, souvent inconscient, affiché par certains électromobilistes envers ceux qui roulent encore en thermique trouve peut-être son origine dans un simple fait : le VE devient mainstream. Je me souviens d’une époque pas si lointaine où les conducteurs de Tesla se saluaient d’un appel de phare et d’un large sourire. Aujourd’hui, au Supercharger, des dizaines de Model Y blanches et identiques restent portes closes.

Le douillet petit cercle des pionniers s’élargit à coups de Renault 5, de Kia EV3 et de Peugeot e-208 d’occasion. La voiture électrique devient grand public, faisant perdre leur distinction à ceux qui ont cru en premier à son avènement. Et même si l’on voit que ce n’est sans doute pas la bonne attitude pour convaincre la majorité de basculer à l’électrique, la tentation est grande de se sentir meilleur.

Meilleur, parce qu’on est arrivé(e) avant…

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